Traitement massif des données, innovation pédagogique, classes inversées, le numérique rebat l’ensemble des cartes pour l’enseignement supérieur et la recherche. L’Arces donne la parole à Benoit Thieulin, directeur de l'Ecole de la communication de Sciences Po et DG de la Netscouade, invité à l’occasion des 30 ans de l’association.



L’Arces – Vous militez en faveur d’un réel effort d’acculturation au numérique. À quel degré de maturité le monde de l’enseignement supérieur se situe-t-il d’après vous ?


 

Benoit Thieulin – La situation est très contrastée. La France compte d’excellents chercheurs dans le domaine du numérique et il existe une pensée hexagonale particulièrement forte autour de la transformation numérique, autour d’intellectuels de premier plan comme Bernard Stiegler ou Bruno Latour. En revanche, cet intérêt ne s’est pas diffusé en dehors d’un cercle restreint. Le numérique n’irrigue et ne transforme pas encore suffisamment des disciplines comme la sociologie, l’histoire ou les langues. La remarque est valable au-delà des sciences humaines : il est stupéfiant que des étudiants de médecine puissent aujourd’hui atteindre la fin de leur long cursus sans avoir abordé une seule fois la manière dont l’âge de la machine révolutionne l’ensemble des pratiques et des spécialités médicales.


L’Arces – Cette acculturation passe-t-elle par un engagement plus direct des dirigeants d’écoles et d’universités ? 

 
Benoit Thieulin – Le mouvement doit venir du terrain comme de la gouvernance. L’un des constats du rapport Jules Ferry 3.0, réalisé en octobre 2014 par le Conseil national du numérique, est à cet égard rassurant. Il prouve qu’un phénomène visible dès le lycée se retrouve dans l’enseignement supérieur : les étudiants, comme les enseignants, ne sont pas hors du monde. Les professeurs n’ont pas attendu une consigne de leur hiérarchie pour apprendre à utiliser un ordinateur pour préparer leurs cours et leurs TD.  Il faut en finir avec cette image déprimante d’un monde éducatif passéiste et étranger au changement. Que l’institution ait du mal à exploiter les innovations venues du terrain ne doit pas masquer le fait qu’elles y sont fréquentes. Il reste à faire en sorte que les gouvernances des écoles et des universités s’emparent de ce sujet avec force. Elles doivent construire leurs stratégies respectives en intégrant le fait que le numérique rebat l’ensemble des cartes.

 
L’Arces – Que permet concrètement cette révolution numérique ?

 
Benoit Thieulin – On peut à mon sens distinguer deux effets majeurs. Le premier concerne l’innovation pédagogique ; le numérique permet l’automatisation et la ludification d’un certain nombre de tâches qui prennent aujourd’hui un temps considérable aux enseignants comme aux étudiants. Réduire cette part relativement fastidieuse de leur activité permet de dégager du temps pour d’autres activités, en allant doucement vers un modèle de classe inversée. Au-delà d’un simple espace d’apprentissage, le cours devient un exercice de raison critique où on apprend à interroger une information plutôt que de se contenter d’en prendre connaissance.

Le second effet concerne la recherche, dont les pratiques sont profondément modifiées par une numérisation du monde qui permet le traitement massif de données qui peuvent être comparées, croisées, mises en regard… C’est une révolution pour la géographie, le droit ou la sociologie : les chercheurs peuvent s’appuyer sur des algorithmes qui vont démultiplier leurs capacités et leur permettre ainsi de se concentrer sur autre chose que la consultation des archives.

 
L’Arces – Le monde de l’enseignement vous semble-t-il prêt à investir ce champ des possibles ?

 
Benoit Thieulin –Réussir ce changement de civilisation passe par une profonde réforme de la formation d’enseignants dont le rôle change. Ils doivent s’approprier les codes et les valeurs de ce nouveau cadre qui redistribue le pouvoir et multiplie les possibilités de travaux collaboratifs. Former les enseignants à cette culture de la machine est impératif, du primaire au supérieur. Aujourd’hui, un enseignant doit savoir ce qu’est un algorithme, comprendre comment fonctionne un ordinateur, connaître les grandes étapes de l’âge informatique… Il faut sortir d’un rapport mystique à l’ordinateur, sous peiner de voir se développer une nouvelle forme d’aliénation.

 
L’Arces – Qu’entendez-vous par là ?

 
Benoit Thieulin – Le risque d’aliénation de l’homme par le monde numérique est probablement plus grand encore que dans le monde industriel dont nous sortons progressivement. L’ouvrier qu’incarnait Chaplin dans Les Temps Modernes, typique des usines fordistes, avait conscience d’être dominé ; il en tirait une souffrance qui le poussait à lutter pour en sortir. À l’âge du numérique, cette domination est plus insidieuse : on peut être manipulé sans en avoir conscience. Ce constat doit être enseigné si l’on souhaite former des citoyens éveillés.

 
L’Arces – Bien des acteurs de l’enseignement sont convaincus que le numérique déconcentre les élèves et dilue l’attention et beaucoup voudraient pouvoir bannir tablettes et smartphones des classes et des amphis. Qu’en pensez-vous ?

 
Benoit Thieulin – Je ne pense pas que construire une ligne Maginot autour de l’université soit le meilleur moyen de les connecter à la société, surtout dans un monde où les structures classiques d’enseignement sont confrontées à une concurrence de plus en plus féroce. Tenter de les « bunkeriser » ne fera que les dévaloriser face à ces nouveaux acteurs du marché du savoir et de la formation. Pour autant, une partie des critiques sont justifiées : de fait, le monde éducatif accueille une génération d’étudiants plus zappeurs que leurs prédécesseurs. Ce n’est pas en interdisant les smartphones ou en mettant des brouilleurs dans les établissements que nous répondrons de manière efficace, mais en rappelant la nécessité de maintenir une part d’enseignements linéaires et méthodiques. Pour le reste, il nous revient d’hybrider les modes traditionnels avec des méthodes pédagogiques plus susceptibles de capter l’attention des étudiants. Le but est de les attirer plutôt que de les contraindre.
 

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