Catherine Lejealle, sociologue, revient sur notre addiction à l’hyper connexion et à ses effets pervers.  Elle analyse le changement du rapport au savoir des digital natives et les transformations que engendrées dans nos métiers.



L’Arces - Votre dernier ouvrage voit dans notre incapacité à nous déconnecter du monde une sorte de maladie du siècle. Cette addiction nous rend-elle malheureuse ?


 
Catherine Lejealle – Une addiction, au sens médical, rend de facto malheureux. L’effet de notre hyperconnectivité est plus pervers : il commence par nous donner l’illusion d’être plus écoutés, plus reconnus et, somme toute, plus vivants au gré des statuts ou des tweets qu’aiment et que partagent nos contacts. Nous sommes devenus des créatures multitâches, occupées à répondre à dix sollicitations à la fois. Sur le plan personnel, les réactions de nos amis donnent plus de saveur aux moments que nous partageons avec eux. L’hyperconnectivité apporte une forme d’épanouissement trompeuse qui masque l’accumulation d’une immense fatigue et d’un stress constant.


L’Arces – Quelles sont les effets de ce stress sur notre bien-être ?


Catherine Lejealle – La première conséquence concerne notre capacité de concentration, considérablement réduite par l’attention que nous portons à ce bruit de fond permanent. Alors que nous ne sommes biologiquement pas armés pour traiter plusieurs tâches à la fois, nous cherchons en permanence à mener plusieurs activités de front. Comme nous n’y parvenons évidemment pas, nous en ressentons une forme d’inquiétude et de doute sur des capacités cognitives pourtant parfaitement normales. Plus généralement, nous peinons à trouver un sens à notre activité. Lorsqu’on passe sa journée à répondre aux sollicitations des uns et des autres, on en tire une forme de frustration liée à ce sentiment de n’avoir rien réalisé de concret, de n’avoir mené à bien aucun dossier.


L’Arces – Une étude américaine a récemment fait parler d’elle : elle affirmait que les étudiants qui ne possèdent pas de smartphones sont plus heureux que leurs camarades équipés. En tant que sociologue, quel regard portez-vous sur ces conclusions ?


Catherine Lejealle – Ce type d’études, souvent conçues pour produire un résultat frappant pour les esprits, est à prendre avec une certaine distance : tout dépend du panel étudié, des questions posées… Il reste qu’un phénomène de génération fait que les étudiants sont un public particulièrement concerné par la mise en scène permanente de leur existence. Le fait d’être constamment confronté aux expériences forcément formidables que vivent vos contacts peut créer par contraste le sentiment d’avoir soi-même une vie particulièrement sinistre. Les autres sont toujours en vacances, font du sport, visitent des lieux magnifiques, déjeunent dans des restaurants haut de gamme et n’ont que des amis exceptionnels… C’est à l’évidence un miroir aux alouettes mais il laisse planer l’illusion que les autres ont une vie plus dense que la vôtre. C’est d’autant plus absurde que cette mise en scène permanente a un effet latéral : au lieu de vivre les choses, vous les prenez en photo pour les partager. On raconte ce qu’on est en train de vivre plutôt que de le vivre.


L’Arces – N’est-ce pas le simplement prolongement d’un phénomène déjà ancien ? Cette critique était déjà fréquente vis-à-vis des touristes qui se prenaient en photo devant tel ou tel site plutôt que de profiter de la vue…


Catherine Lejealle – La démarche est la même, avec une différence majeure qui tient au fait que nous sommes désormais en mesure de partager ces contenus instantanément, pour un coût infiniment moindre. Montrer ses photos de vacances à l’époque de la photo argentique demandait des moyens financiers bien supérieurs à ce que permet l’ère numérique. La gratification est par ailleurs plus immédiate : vos amis réagissent instantanément, commentent, rebondissent et entretiennent un échange permanent. Cette impression de participer au monde entretient la volonté d’être présent en permanence pour ne rien rater – c’est la fameuse FOMO, Fear Of Missing Out[1]. On voit de plus se développer un phénomène qui l’illustre bien dans les fêtes étudiantes, où beaucoup de participants sautent d’une soirée à une autre, convaincus par les échanges sur les réseaux sociaux que la suivante sera bien plus amusante que celle qu’ils quittent.


L’Arces – Quel regard portez-vous sur la jeune génération ? Sont-ils réellement plus concernés que leurs ainés par cette dépendance numérique ?

 

Catherine Lejealle – Les effets de génération sont évidents et s’expliquent d’ailleurs par des éléments objectifs : les personnes déjà entrées dans la vie active ont de manière générale moins de temps à consacrer aux réseaux sociaux que les étudiants, surtout s’ils ont fondé une famille. Au-delà, leur rapport au temps est celui de l’immédiateté. Les dispositifs qu’ils utilisent ne cessent de les y inviter en valorisant une présence permanente, en vous abreuvant de notifications sur ce que font vos contacts ou en vous rappelant que vous ne vous êtes pas connectés à telle ou telle plateforme depuis quelques heures. Cette survalorisation de l’instant les habitue à l’idée qu’être vivant, exister, c’est réagir en permanence par un like ou un smiley. Les formes longues sont dévalorisées, comme l’immersion dans une activité unique.

 

L’Arces – Y a-t-il un côté positif à ce phénomène ?


Catherine Lejealle – Le fait qu’ils sautent en permanence d’un contenu à l’autre traduit une curiosité qui part dans toutes les directions. Le revers de la médaille, c’est que revenir sur la continuité, donner de la profondeur aux apprentissages devient délicat. Suivre un cours traditionnel en prenant des notes comme le faisait la génération précédente n’est plus la norme pour une génération qui ne supporte pas d’être passive. Ils veulent participer, donner leurs avis, réagir…


L’Arces – Quels sont les risques de ce rapport au temps ?

 
Catherine Lejealle – Il change le rapport au savoir. Les générations d’avant le numérique voyaient l’apprentissage comme une masse de connaissance donné et finie qu’il s’agissait de maîtriser : un livre, un exercice, un cours… Les digital natives progressent différemment, de clic en clic, par sérendipité. Il n’existe plus un volume de connaissances aux contours précis mais un ensemble de données recueillies de manière en partie fortuite. La question de la manière d’évaluer ces savoirs se complique nécessairement, au point que la pertinence même du concept de diplôme national se pose : comment trouver un référentiel commun à des savoirs auxquels les élèves ont tous apporté une touche éminemment individuelle ? Ce que devra évaluer un enseignant désormais, ce n’est pas tant une masse de connaissance que des compétences : savoir trouver une information, distinguer le prioritaire de l’accessoire, digérer, synthétiser…

 

L’Arces – Comment une université ou une école peut-elle rester une référence dans ces conditions ? Comment peut-elle conserver sa crédibilité et son autorité en matière de transmission des savoirs ?

 
Catherine Lejealle – Ils ne voient pas le problème dans ces termes et la notion de hiérarchie leur est de plus en plus étrangère. La société a érigé la jeunesse comme modèle indépassable ; ils ont grandi avec l’idée que leur avis vaut au moins celui de leurs professeurs et le diplôme a perdu beaucoup de sa valeur symbolique à leurs yeux… L’autorité de l’enseignant se construit différemment, sur la base des traces qu’il laisse ; sa réputation - et sa e-réputation en particulier - deviennent primordiales pour une génération qui passe deux heures et demie par jour sur les réseaux sociaux : la valeur se mesure à la popularité…

 

L’Arces – Quel conseil donner à un Dircom pour lui éviter de se noyer dans ce flux sans fin ?

 
Catherine Lejealle – S’appuyer sur des relais d’opinion et ne plus prendre la parole de manière directe. Les écoles et les universités, comme les marques, ne sont pas considérées comme des interlocuteurs crédibles par les candidats et les étudiants, qui veulent s’adresser à des personnes avec qui ils peuvent parler d’égal à égal. Faire parler les autres de soi est infiniment plus rentable que de s’exprimer soi-même.

 

[1] Cette « peur de manquer quelque chose » est une notion décrite par les psychologues anglo-saxons comme une forme d’anxiété sociale, la hantise d’être à l’écart de quelque chose qu’il ne faudrait rater sous aucun prétexte.

 



 

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