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Quand les chercheurs sont pris pour cible : comment réagir, comment protéger ?

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Retour d’expérience d’INRAE

A quelques mois des élections présidentielles et dans un contexte propice à la désinformation, les prises de parole publiques des chercheurs nécessitent encore plus de préparation et de vigilance. De quelle manière nos institutions peuvent-elles les protéger efficacement ? Et comment réagir lorsqu’ils sont pris pour cible ou dans des controverses ? Confrontée à cette problématique dès le début de la crise COVID, Cécile Bittoun, responsable du service Médias et opinion d’INRAE, nous partage ici son retour d’expérience et ce que l’institut a mis en place pour accompagner au mieux les chercheurs dans leurs prises de parole. 
 

En quelques mots, quelle est la mission d’INRAE ? 
INRAE est un organisme de recherche public : nous produisons des connaissances fondamentales et appliquées et avons une mission d’expertise et appui aux politiques publiques, avec une implication très forte sur des enjeux de société, sur des thématiques qui font régulièrement l’actualité. Nous avons également une mission d’information des publics, inscrite dans notre décret depuis la création de l’institut en 2020.

En quoi la crise du Covid est-elle venue impacter la prise de parole des chercheurs ? 
Au moment du Covid, il y a eu beaucoup de prises de parole, parfois dans tous les sens, et beaucoup de sollicitations. On a eu une mise en lumière assez nouvelle des scientifiques et de leurs travaux qui ont été sollicités, voire sur-sollicités, pour éclairer les sujets. Les demandes ont vraiment explosé à ce moment-là. Au service Médias et opinion, nous avons été très sollicités par nos chercheurs. Ils nous demandaient : « Est-ce que j’y vais ? Est-ce que je n’y vais pas ? ». Les demandes provenaient souvent de médias traditionnels, mais elles pouvaient émaner aussi de diverses parties prenantes, de partis politiques, d’associations ou d’ONG, de partenaires privés... Les sujets traités par INRAE sont complexes et notre rôle est notamment d’aider les scientifiques à bien cerner le contexte des demandes, préparer leurs messages et les sécuriser, en gardant un équilibre et une nuance dans leurs prises de parole.

De quelle manière avez-vous travaillé pour gérer ces prises de parole ?
À partir de toutes les demandes que nous avions reçues, la direction de la communication a travaillé pendant près d’un an, en 2021, avec la délégation à la déontologie, à l’intégrité scientifique et à l’éthique. Nous sommes partis des cas concrets qui nous remontaient, du réseau communication, des scientifiques, mais aussi de collectifs qui nous interpellaient sur les risques d’instrumentalisation des travaux de recherche dans les médias ou ailleurs. Cela a donné ce que nous appelons aujourd’hui un kit d’expression publique constitué d’une charte et de fiches pratiques. Au départ, nous parlions uniquement de charte mais cela pouvait donner l’impression qu’il fallait la signer en bas de page. Or, ce n’est pas une charte managériale, et encore moins un outil de contrôle. C’est un cadre non normatif destiné à protéger les chercheurs et à donner des repères aux scientifiques, et plus largement aux agents de l’institut, lorsqu’ils prennent la parole publiquement.

En quoi consiste ce kit d’expression publique ?
Ce travail s’est traduit concrètement par un document de synthèse de 5 pages assorti de nombreuses fiches repères, accessibles au départ uniquement par nos collectifs internes sous forme de webdocument au moment de sa sortie en 2022. Nous l’avons volontiers partagé avec nos homologues de l’Inserm, du CNRS ou encore du Cirad qui réfléchissaient à une démarche similaire. En début d’année 2026, alors que de nombreux partenaires au sein de nos UMR souhaitaient y avoir accès, nous avons rendu le kit public sur notre site internet. C’est important de rappeler que l’objectif de cette démarche n’est pas de leur dire oui ou non. On me demande parfois si mon rôle est de décider qui peut prendre la parole, et sur quoi. Ce n’est pas cela. L’idée est bien  d’accompagner nos collectifs, de leur donner le cadre, les enjeux, les formats, et de leur permettre de se situer. Quand un chercheur prend la parole, il y a toujours des risques, et on leur rappelle, et à nous de les aider à les mesurer. Mais il y a aussi beaucoup de bénéfices : porter les travaux à connaissance et éclairer le débat public !

En quoi ce kit vient-il sécuriser les chercheurs et faciliter le travail des communicants ? 
Dans ce kit, nous rappelons notamment les droits, les devoirs et le devoir de réserve liés au fait d’appartenir à un institut public et, pour beaucoup, à la fonction publique. Les chercheurs ne parlent pas pour un groupe privé. Ils travaillent au service de l’intérêt général, dans le cadre d’une mission publique d’information. Il est important de le rappeler. Notre rôle, au service Médias et opinion, est de faciliter ce lien scientifiques-journalistes. Nous sommes une équipe de cinq personnes rattachée à la directrice de la communication, et appuyée par le réseau communication dans les dix-huit centres INRAE. Nous ne sommes pas omnipotents, loin de là, mais nous essayons d’accompagner, de sensibiliser et de sécuriser au maximum les prises de parole. Nous faisons ce travail au quotidien avec les scientifiques, en lien avec nos collègues qui font du community management. 

Comment accompagnez-vous les chercheurs quand ils sont pris pour cible ?  
Lorsqu’un chercheur est attaqué, il faut distinguer ce qui relève de la liberté de la presse et ce qui peut être diffamatoire. Il existe des recours en presse, mais leur impact est souvent limité. Nous travaillons avec la direction juridique de l’institut, qui a d’ailleurs été partie prenante de la construction du kit d’expression. Le traitement juridique peut alors devenir nécessaire, puisque la protection fonctionnelle peut être activée. Mais il y a aussi, et souvent, un besoin de réassurance pour les scientifiques qui sont pris dans une controverse. Notre rôle est d’éclairer au maximum en amont les scientifiques avant qu’ils ne prennent la parole dans le débat public pour leur éviter des attaques, mais on ne peut toutefois pas les protéger à 100%. Nos chercheurs parlent au nom de l’institution, mais aussi en leur nom propre. Cela les engage vis-à-vis de leurs pairs, de l’écosystème de recherche, et bien au-delà. S’ils sont mal accompagnés, ou s’ils vivent une mauvaise expérience personnelle, ils peuvent ensuite ne plus vouloir s’exprimer du tout. Et leurs travaux ne contribueront plus à éclairer le débat. C’est un vrai sujet, particulièrement pour les plus jeunes. Notre rôle est de les conseiller au mieux : l’objectif n’est pas d’interdire, mais que le chercheur puisse décider en connaissance de cause et surtout qu’il soit satisfait du résultat.

Consultez le kit d’expression publique d’INRAE ici.

Crédit photo : Christophe Maitre - INRAE

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