Grand témoin de la journée Arces du 9 juin, Vincent Cespedes nous a offert une grande bouffée d’air une belle prise de hauteur sur la communication d’influence. Interview pour aller plus loin…



Au cours de votre intervention, vous avez décrit notre société comme celle de la translucidité, plutôt que celle de la transparence. Est-ce un phénomène si nouveau ?

Oui ! Pour être plus précis, la translucidité est une fausse transparence. La caractéristique d’un matériau translucide est qu’il permet de distinguer quelque chose mais pas d’en observer les contours. Nous disposons aujourd’hui d’une puissance d’exposition maximale grâce aux réseaux sociaux, grâce au fait que toutes les données sont accessibles et vérifiables en permanence… Quel que soit celui qui prend la parole, tout un univers joue un rôle de caisse de résonance et contribue à le raconter. Et pourtant : les contours précis de ses désirs réels comme de ce qu’il est profondément restent inaccessibles. Notre vision de la réalité est floutée, ce qui permet au demeurant une immense fluidité entre les groupes sociaux. Le fait de connaître l’autre, même de façon imprécise, permet de se projeter ou d’avoir de l’empathie pour lui. Si nous devions connaître avec précision les contours de chacun de nos interlocuteurs, la surcharge mentale serait excessive au-delà d’un cercle de huit à dix personnes. Alors que Joël de Rosnay parlait naguère de société liquide et Zygmunt Boman de société fluide, nous sommes entrés dans l’ère de la cybermodernité et de la société translucide, celle où les êtres réels ne sont lisibles que si on leur adjoint leurs êtres virtuels, en perpétuelle expansion. Toute identité est réelle se double d’une identité virtuelle.


Cette ère de la translucidité est-elle celle de la confusion ?

L’impression globale est plutôt inverse. Lorsque Cornelius Castoriadis écrit Le carrefour du labyrinthe, il dépeint un monde perdu où les individus sont désorientés, réduits à de simples consommateurs manipulés. Nous vivons l’opposé : les individus sont sans cesse poussés à écouter leurs désirs, à parler d’eux-mêmes et à se raconter en permanence. Ce qui était confus en 2004 ne l’est plus en 2017. Internet n’est plus un lieu de confusion mais un espace qui nous aide à nous orienter, en fonction de désirs que nous devons assumer.

 
Cette évolution n’a-t-elle pas eu pour conséquence de désacraliser des paroles d’autorité : médecins, politiques, enseignants et chercheurs… ?

Si on les prive de l’accès aux raisons profondes d’une position ou d’un savoir, les individus se révoltent. Le temps du « c’est comme ça » et des arguments d’autorité est terminé et l’homme cybermoderne proteste quand on lui refuse l’accès au pourquoi. Les jeunes générations ne se contentent plus d’accepter la parole d’un supérieur hiérarchique mais se mêlent de tout. Ils veulent comprendre ce qui se passe derrière un choix ou une décision et je m’en réjouis à titre personnel… Certes, cette évolution va faire perdre à certains le bénéfice de positions acquises mais elle constitue une forme de démocratisation et de retour de l’esprit critique. Qu’un médecin soit parfois contraint d’expliquer ses décisions est sain, quitte à ce que la posture du grand sachant tout-puissant n’en sorte pas indemne. A l’inverse, de nouvelles formes d’expertise et de légitimité, plus en phase avec le terrain, émergent pour porter de nouvelles alternatives sociétales. L’ère de la translucidité est aussi celle des visionnaires et de ceux qui sauront préciser les contours de ce que chacun devine plus ou moins confusément.
 

Quels sont les risques de ce phénomène ?

Il existe toute sorte de visionnaires, y compris des fous, des complotistes ou des manipulateurs. Cela dit, la jeune génération est parfaitement consciente de vivre dans cette société de la translucidité – contrairement aux plus de trente ans qui la confondent avec la transparence… Les plus jeunes savent que ce qui leur est présenté a été préparé et s’inscrit dans une narration qui n’a rien de spontané ou d’innocent. Ils ont l’habitude de repérer les techniques à l’œuvre, quitte à s’appuyer sur la communauté pour les aider à préciser les contours de ce qu’ils observent, ce qui aboutit à une co-élaboration du savoir. Le vrai danger concerne plutôt la génération des 30-50 ans qui n’est pas entrée dans la cybermodernité. Pour elle, le savoir tombe de ceux qui savent vers ceux qui ne savent pas. Or, la connaissance n’est pas un dépôt de banque, pour reprendre l’expression du pédagogue brésilien Paolo Freire. Il est dynamique et organique, ce que les jeunes ont désormais pleinement intégré.


N’y a-t-il rien de préjudiciable dans la cybermodernité ?

Il existe à mon sens deux grands risques. Le premier tient à un risque de dissolution de la singularité d’individus qui se réfèrent constamment au groupe pour savoir ce qu’ils sont. Nous avons de plus en plus tendance à nous laisser absorber par nos avatars puisque nous sommes la coconstruction d’une communauté qui dit qui nous sommes. Le second risque est d’ordre politique : à quoi aboutit une société translucide ? Nous sommes de fait entrés dans une démocratie de la détestation, où celui qui exprime le plus sa haine de telle chose ou de telle personne est le plus visible et le plus entendu. Ce n’est même pas du populisme, c’est faire de la détestation le pathos politique premier plutôt que l’enthousiasme ou l’adhésion. Les risques sont terribles dans la mesure où ceux qui seront élus pour qu’un autre ne le soit pas seront à leur tour victimes de ce rouleau compresseur. Détestation, lynchage et fascisme font très bon ménage. Nous sommes déjà parvenus à la première étape : pour beaucoup de militants, le combat prend une dimension caricaturale. Pour certains vegans, manger de la viande fait de vous un assassin ; pour d’autres, tuer un taureau dans une corrida est un crime et se réjouir de la mort d’un torero est justifié ; mieux, les parents de celui-ci devraient avoir honte d’avoir engendré un tel fils. Ce sont autant de mots qui nous rapprochent de ce lynchage démocratisé qu’annoncent déjà les attaques massives et ciblées sur le web, empêchant toute pensée critique. On frôle le cryptofascisme.


Que peut faire l’Université pour entretenir l’esprit critique ? 

La philosophie le dit depuis deux mille ans : la seule manière d’apprendre l’esprit critique, c’est le dialogue. Tant que les étudiants devront se contenter d’écouter un professeur faire son cours, il est inutile d’espérer les voir acquérir une pensée critique. C’est dans le désordre d’échanges entre des jeunes et des adultes compétents ou non que naît la capacité de recul. Ce dialogue vivant n’est pas encore possible sur le web, que ce soit à travers des chats ou des MOOC, même si les initiatives se multiplient. J’ai personnellement créé des agoras vidéo citoyennes sur Facebook, les Dream Tanks. Le dialogue est quelque peu faussé mais permet des phénomènes inédits, comme le fait que chacun puisse « parler » en même temps, au travers des messages qu’il écrit à l’orateur. Ce dernier s’engage à tout lire et à répondre aux remarques les plus pertinentes. Petit à petit, de nouvelles manières d’échanger apparaissent et modifient l’art de la dialectique et d’un dialogue qui s’autorégule. L’Université doit absolument s’en saisir, comme elle doit s’emparer des nouveaux espaces de dialogues que les jeunes mettent en place spontanément sur Twitter ou sur Instagram pour s’instruire. L’effort de conviction vient d’autant plus naturellement qu’ils ne se connaissent pas : ils doivent argumenter sans pouvoir s’appuyer sur leur statut ou leur rang social IRL (in real life).


Les enseignants-chercheurs redoutent souvent de s’exprimer en public, parfois par crainte de voir leur parole diluée dans un flux constant. Quelles règles faut-il respecter pour prendre la parole dans le débat public ?

La première consiste à connaître son public ou son auditoire, donc à l’écouter et à échanger avec lui. La seconde est de ne pas s’exprimer de façon péremptoire. Dans un univers de translucidité où les arêtes sont gommées, une parole ou une position tranchante permettra peut-être de provoquer un clash ou  de créer du buzz mais ne convaincra personne. Que ce soit en termes de pédagogie ou dans les médias, les avis définitifs sont à bannir ; on peut bien entendu provoquer pour lancer le débat et se montrer incisif dans ses questionnements, mais éviter de camper sur une position bien arrêtée. C’est un numéro d’équilibriste…

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